Ange de Veilon s’accouda à la balustrade du balcon et laissa son regard se poser sur la plaine, loin en contrebas. La morne étendue était semée ça et là de quelques arbres timides, qui s’étaient regroupés en bosquets comme pour se garder de nouveaux coups de hache. Des petits points qu’elle savait être des paysans, des marchands ou des voyageurs, se déplaçaient sur la voie en terre aplanie qui grimpait jusqu’aux portes de Haute-Cité. Des travaux décidés par Eole l’avaient aménagé de façon à ce que sa pente fusse la plus douce possible, et habitants comme voyageurs pouvaient maintenant profiter pleinement des charmes offerts par cette paisible ascension. Leur regard se portait de lui-même sur la ville troglodytique qui s’élevait tout en courbes harmonieuses, flèches élancées et voies arachnéennes jusqu’au sommet du plateau où se dressait l’imposant palais d’hiver de feu le roi Eole.
La jeune femme aux cheveux flamboyants aimait plus que tout demeurer dans ses appartements et contempler depuis les hauteurs du palais le monde extérieur. Ainsi, elle se sentait fière et puissante, tout en se laissant gagner par une délicieuse humeur contemplative. Mais aujourd’hui, trop de peine pesait sur son cœur pour qu’elle puisse la chasser, et les commissures de ses yeux étaient brillantes des larmes qu’elle refusait de verser. D’un caractère bien trempé, Ange ne cédait pas facilement aux assauts de la tristesse, mais son univers avait été bouleversé à deux reprises, et bien qu’elle déployât toute son énergie pour la bannir, celle-ci revenait inexorablement la visiter.
Il y a trois ans de cela, tout avait basculé. Ange s’en souvenait comme si c’était hier. Elle jouait avec Karlin, son jeune frère âgé de dix ans, dans l’une des immenses salles du palais intérieur où s’invitait le vent pour venir y jouer d’étranges mélodies. Leurs rires se mêlaient harmonieusement à l’irréelle polyphonie éolienne. L’air était doux et caressait ses cheveux tout en lui murmurant ses secrets. Ange était radieuse et son visage semblait comme illuminé de l’intérieur. Elle ressentait un profond amour pour Karlin, qu’elle voyait encore comme une petite frimousse attendrissante aux joues rondes et aux boucles dorées. Leurs mains s’étreignaient et ils virevoltaient dans la caverne aménagée en appartements somptueux, tels deux follets endiablés. Le vent semblait les encourager dans cette fête enfantine, gonflant les voiles de leurs esprits de rêves enchantés. Et puis, soudain, ses mille voix s’étaient brisées dans un bruit assourdissant qui évoquait un titanesque miroir se fracassant au sol.
Les drapés de la féerie s’étaient évanouis comme de peureux fantômes chassés par l’apparition de l’aube. La caverne avait retrouvé l’aspect intimidant et lugubre qu’elle arborait avant sa transformation en pièce d’habitation. Plus un souffle d’air n’animait les blanches tentures de mousseline, le ronronnement des éovences avait cessé, les poulies ne grinçaient plus, les néfloiles gardaient un silence terrifié tandis que les conversations s’étaient éteintes, chandelles mouchées par le grand éteignoir de la peur. Ange et Karlin s’étaient figés, incapables de réagir à l’incroyable phénomène qui venait de frapper Haute-Cité. La jeune femme n’avait rompu son immobilisme que lorsque les pleurs de son petit frère étaient parvenu à franchir la muraille de son hébétude. Elle l’avait pris dans les bras et pressé son visage ruisselant de larmes contre sa poitrine, tout en entonnant une berceuse. Karlin n’avait pas tardé à sombrer dans le sommeil. Ange s’était alors avancée à petits pas vers les grandes baies en arcade pour observer l’étonnant spectacle qui l’attendait derrière la fine étoffe des tentures : les gens écarquillaient les yeux en tous sens, leurs visages exprimant un large éventail d’expressions tragiques, de la crainte à la colère en passant par l’incrédulité. Dans le ciel, les nuages étaient paralysés par la disparition du vent. Leur grâce légère s’était changée en une lourde menace dans l’esprit d’Ange, celle-ci se prenant à penser qu’ils étaient maintenant de pierre et qu’ils n’allaient pas tarder à s’écraser sur la ville…
Trois ans après, cette même appréhension se refermait telle une main gantée de fer sur son cœur à chaque fois qu’elle levait les yeux vers un ciel aux nuages paresseux. Leurs masses imposantes se découpaient avec netteté sur le pavage de la Grande Place, pour le plus grand bonheur des peintres et des sculpteurs, qui aimaient à y installer leur établi de façon à saisir à méticuleux coups de pinceau ou de ciseau leurs formes extravagantes. Mais Ange ne trouvait nul attrait à ce spectacle. Elle n’y lisait que la mort d’Eole et la disparition des Vents. Si seulement le vieux roi avait pu se garder de ses ennemis encore quelques années, peut-être qu’elle aurait réussi à faire de nouveau souffler les Vents ?
La jeune femme se savait douée dans l’exercice de la science interdite et secrète de la sorcellerie. Très tôt, elle avait manifesté des dons pour la manipulation de ces forces invisibles qui sillonnent le monde au nez et à la barbe des gens. Mais, bien que s’astreignant à une discipline mentale très rigide, elle n’était jamais parvenue à un résultat probant, jusqu’au jour où elle avait surpris sa gouvernante – une belle femme qui prenait soin de s’enlaidir à dessein afin qu’on ne puisse deviner ses charmes – au lit avec le seigneur de Veilon. Elle lui murmurait des mots sans réelle signification, mais qui semblaient avoir sur son père un pouvoir tangible qui, à en juger pas les râles de plaisir qui s’exhalaient sans discontinuer d’entre ses lèvres, lui causait des sensations fort agréables.
Sans rien en dire à son père, Ange était allée trouver sa maîtresse pour la menacer de tout révéler, à moins qu’elle ne lui enseigne les arcanes de la science occulte qu’elle ne se gênait nullement d’utiliser dans les appartements privés du palais intérieurs. Elshe s’était inclinée devant la volonté de la fille de son amant et s’était efforcée de lui inculquer le plus désagréablement possible les bases des pratiques de la sorcellerie. Mais Ange s’était montrée une élève tenace et talentueuse, pour qui Elshe avait finit par concevoir une certaine admiration. Si elle même pouvait se targuer de posséder une beauté à même de porter le rouge aux joues des hommes, Ange arborait des traits d’une exquise finesse et de toute sa personne émanait une grâce presque surnaturelle, qui fascinait le regard tant des messieurs que des dames. Sa merveilleuse chevelure pareille à des flammes entretissées d’or, ses yeux taillés dans l’émeraude la plus pure, le galbe fier de sa poitrine, l’admirable sveltesse de son corps énergique et ses sourires au mystère inviolable lui conférait sans nul doute le titre du plus beau parti de Haute-Cité. La moindre de ses apparitions en public jetait le trouble dans la gente masculine et les femmes ne pouvaient s’empêcher de se lancer dans de longues discussions, agrémentées de commentaires plus ou moins aimables à son sujet.
Mais Ange n’avait cure de l’obsession qu’elle était devenue pour la foule. Elle jouait de son image aussi naturellement que si les fondements de l’art dramatique lui eussent été inculqués au berceau. Elle savait se montrer affable mais distante dans les circonstances officielles, tout comme elle troquait son masque de courtoisie contre un visage féroce pour ses prétendants ou les individus pénibles. Le seigneur de Veilon se réjouissait de voir sa fille refuser sans aménité les avances des jeunes hommes de la noblesse, car il pensait ainsi être à l’abri de tout successeur potentiel. Comme chacun le savait, le poison, l’acier ou la sorcellerie pouvait inviter avant l’heure sur le siège du pouvoir celui qui savait se montrer habile dans les jeux de cour. Mais, sans le marchepied que représentait des fiançailles, toute mauvaise tentative à son endroit ne revêtait guère d’intérêt. Le seigneur de Veilon ignorait cependant que son plus grand ennemi n’était pas quelque jeune sot de noble naissance infatué de sa personne, mais sa propre fille, qui lui vouait une haine tenace.
A la source de celle-ci se trouvait le pire acte de trahison qu’un homme puisse commettre : le meurtre de sa propre épouse. Jammah, qui s’était toujours montrée une femme douce et attentionnée envers son mari, avait découvert que celui-ci complotait pour perdre Eole. Elle avait tant bien que mal essayé de le faire changer d’avis, mais n’avait su fléchir la détermination du seigneur de Veilon. Ce dernier, comprenant que la laisser vivre risquait de ruiner son projet d’assassinat sur le roi, avait donné l’ordre qu’on la précipitât d’un balcon, afin que sa mort paraisse accidentelle.
Ange tressaillit en se remémorant ce jour funeste. Elle ôta précipitamment sa main du rebord de la balustrade, revoyant en un flash soudain sa mère basculer dans le vide. Elle recula de quelques pas et tourna lentement son regard vers l’alcôve où elle s’était dissimulée par jeu et d’où elle avait été le témoin impuissant du meurtre de Jammah. La tenture pourpre était aujourd’hui retenue de part et d’autre de l’ouverture par de petits crochets métalliques, révélant une fontaine sculptée dans le marbre. Le visage de l’un des personnages s’était brisé sous l’étreinte compulsive de la main d’Ange, ce qui avait manqué la faire repérer des gardes de son père. La jeune femme avait craint pour sa vie durant une minute qui lui était apparue interminable. Mais les trois hommes d’armes avaient quitté la petite pièce, abandonnant Ange à un soulagement éphémère puis à une terrible souffrance. Terrassée par la douleur, elle avait longuement sangloté, peut-être pendant des heures, avant d’être incapable de verser la moindre larme. Elle s’était jurée de ne jamais plus connaître une telle détresse, un tel abandon de toute combativité. Le premier venu aurait pu faire ce qu’il voulait d’elle sans qu’elle réagisse le moins du monde. C’était un peu comme si elle était morte avant de ressusciter, elle ne savait par quel miracle.
Le meurtre de Jammah avait été commis quelques semaines avant celui d’Eole, quelques semaines avant que les voix des Vents se taisent définitivement. Ange avait fait semblant de compatir à la souffrance de son père, semblant de vouloir le consoler, comme lui faisait semblant de porter le deuil. Pendant plus de trois ans, elle avait enfoui en elle l’acte odieux commandité par son père, ignoble aliment que son estomac menaçait à chaque heure, à chaque minute, à chaque seconde de rendre. La nuit, elle se réveillait, la bouche tordue et ouverte sur un long cri muet après avoir cauchemardé du meurtre. Les paroles des gardes heurtaient inlassablement les parois de son crâne, tels les traits géants projetés par une baliste, transperçant la moindre de ses joies de leur écho maudit : « Madame, votre obstination a achevé d’irriter le seigneur de Veilon. Celui-ci a décidé qu’il vous fallait disparaître du grand théâtre du monde… Maintenant ! ». Et les gardes s’étaient saisis d’elle et l’avait fait basculer dans le vide, dans un silence assourdissant. C’était ce silence qu’Ange ne pouvait plus supporter, lorsqu’il la surprenait entre ses draps, seule dans ses appartements spacieux.
A suivre...

